Là où s’arrêtent les mots

Silence de la salle. Ils attendent. Prêts.

Les siens aussi. Elle les regarde, mais surtout lui. C’est lui avec qui elle mourra ce soir. Elle respire, ferme les yeux, se concentre. Elle repense à tous les gestes qu’elle devra faire. Sa position. Lire la suite

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« On en voit encore les cicatrices »*

C’était un jour de Printemps mûr. En chemise de nuit de coton léger. La mienne avait des petites cerises jusque sous mes genoux et la tienne en broderie anglaise avec un petit noeud rouge insolant à l’encolure. Un gilet tricoté, chacune, mal fermé. Tes cheveux courts, frisés en bataille, et mes cheveux longs ondulés d’une natte échappés. C’était au petit matin mûr.

La rosée n’avait pas disparu. Ce jour là nous avions échappé à la surveillance parentale. Référents pas tellement inquiets, par l’assurance d’un enfermement plutôt certain dans ce terrain clos. Une prison pour enfants sauvages à ciel ouvert. Je t’avais dit : « Viens, on va faire de la balançoire ! ». Tu avais percé le silence de ton rire joyeux, et en sautillant nous avions disparu.

Longeant ce petit muret bordé d’herbes aromatiques et de clochettes odorantes de muguets. Grand huit autour des deux bouleaux de la première cours. Course poursuite, ventres à terre, gênées par les vêtements de nuit. A celle qui ouvrira la porte battante, façon saloon, nous menant dans le second jardin. Celui de tous nos jeux, de tous nos rires, de nos meilleurs souvenirs. Il fait beau dans nos vies d’enfants, au son de notre innocence du mois de mai, aussi blanc que l’éphémère brin de muguet.

Petite butée de terre, les pas sont plus pénibles. Mais nous sautillons toujours. Tu passes sous le linge humide de la nuit et tu tends les bras pour le toucher. Joie pétillante. Je m’éloigne de toi, et je me cache entre les branches du saule pleureur. J’attends. Mais tu me connais, et tu me rejoins. A l’abri de tout, nous inspectons son tronc. Fragilisé de quelques tempêtes. Inquiètes de ses lacérations provoquées par l’étai. La cuve à gaz derrière notre rideau vert, nous fascine et nous tient à distance. Les fruits rouges ne sont pas encore là, mais je guette déjà les grappes de groseilles translucides. Pour dans de nombreux demains. Les poules du voisin caquettent. La vie coule lentement en ce matin de Printemps mûr et rien n’est pénible.

Je te défie d’un : « C’est moi la prem’s ! », et je m’élance me frayant un chemin parmi ces bras de feuilles vertes claires. Tu me coures après en pleurnichant que ce n’est pas juste. Non ce n’est pas juste, je suis plus grande, et j’initie nos jeux, souvent. Mais nous ne sommes que des enfants, et nous nous amusons. Je te laisse finalement la place, et j’entame ton balancement. Puis je fais moi, des acrobaties sur la barre de la balançoire orange. Cochon pendu, roulade, plantade, rigolade. Le ciel de ce lever du jour est encore très clair.

Me vient une idée, l’envie soudaine de te faire une blague. De te tester. De faire du théâtre. J’ai 7 ans, je ne sais pas ce que la mort veut dire, elle m’appelle et me fascine. Et toi, tu n’as que 4 ans, et tu as l’âge des cauchemars qui font hurler les entrailles de la nuit. Je réfléchis. Tu te balances. Je ris intérieurement. La première abeille du matin me frôle. L’herbe est verte. Je m’effondre sur le sol, sous tes yeux. Je te fais juste une blague.

Je ressemble à ces personnages de film qui se sont jetés dans le vide. Etendue dans l’herbe humide et froide, jambes en vrac, chemise de nuit remontée sans ordre, un bras vers la tête, un autre derrière dans mon dos, ventre contre terre, et visage 1/4 contre le sol. Je garde les yeux ouverts. Je ralentis ma respiration. J’attends que tu me vois et que peut-être tu réagisses. Je suis excitée de savoir ce qu’il va se passer. J’ai hâte de sauter tel un zébulon et de rire aux éclats de cette petite blague, j’en ai très envie déjà, mais je me retiens. J’attends. Mais rien. Le grincement de la balançoire cesse. Le silence. Tu me regardes. La corde de ton assise bouge encore un peu, seule. Bouche ouverte. Le regard vide.

Moi, je ne bouge pas. J’attends. L’angoisse me prends. Que faire ? Est-ce le bon moment ? Que penses-tu ? Je ne bouge pas. J’attends. Tu prononces mon prénom, immobile. Tu m’interroges. Tu ne comprends pas la situation. Je suis étendue sans mouvement, sous tes yeux, les rires ont cessés. J’ai les yeux ouverts. Fixes. Tu m’appelles avec plus de détresse. J’ai mal dans mon coeur. Tu lâches la corde de cette balançoire. Fais un pas. Te jettes sur moi et me tapes le dos de tes petits poings. Tu cries mon nom et me demande d’arrêter. Et tu pleures. Tu sanglotes et tu suffoques que tu as peur. Je retiens ma respiration, j’étouffe ma rage. J’attends encore. Je ne bouge pas.

J’éternise ton calvaire sans raison. Le temps se dilate. J’ai froid. Je distingue maintenant chaque brin d’herbe. Tu pleures fort. Tu dis que tu m’aimes, que tu n’as rien fait, que tu ne comprends pas, que tu as peur, et que je vais te manquer. Tu répètes en boucle : « T’es morte ? T’es morte ? Mais c’est pas possible ! ». Tu poses ta tête sur mon dos. Tu as raison, ce n’est pas possible. Je ne suis pas morte. Si tu regardes bien, si tu sens bien, je respire encore. Mais toi du haut de tes 4 ans, tu ne vois que le visage figé, planté dans le sol, et le corps inerte de ta soeur aînée, qui riait il y a encore quelques minutes. Tu ne comprends pas. Je suis morte, d’une mort tragique, sous l’assaut de ton désespoir. Moi, je ne bouge pas. J’attends. J’ai perdu la raison.

Pour nous sortir de là, je me retourne vers toi, me dégage de ton emprise, me relève d’un bond et je ris de ce rire trop fort, mal cadencé, gras et malvenu. Tu as le visage trempé. Assise sur tes petites fesses, la culotte à même l’herbe touffue, les genoux collés alignant pieds et tibias sur un même axe. Tes mains sont jointes, détendue, paumes vers le ciel. Tu es abattue. Tu lèves tes grands yeux noisette sur moi. Regardes le lieu du crime. Me regardes à nouveau. Aucun son ne sort de ta petite bouche tremblante. Attraction terrestre de la commissure de tes lèvres. Je t’aide à te lever, en criant : « Je t’ai fait une bla-gue, je t’ai fait une bla-gue ! ». J’ai 7 ans, et toi 4. Tu ne ris pas. Peut-être ne rieras-tu plus jamais comme ce matin. Bruit fracassant dans le silence. Un quelque chose vient de se briser au fond de nos âmes. C’était si malvenu.

Je te serre contre moi, j’essaye de te rassurer, mais tu es pleine de taches noires. Tes nerfs lâchent, tu peux maintenant me parler. Tu me dis combien tu as eu peur. Je ne sais rien faire d’autre que de te répéter que c’était juste une blague. Rien qu’une blague. Et tu enfonces le clou, en me demandant si c’est ainsi que l’on meure, et quand. Tu ajoutes que tu ne seras plus jamais une soeur, si je meurs. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Ton flot de paroles, de reproches, tes larmes et ton désespoir glissent sur moi. Je deviens sourde. Mon coeur s’est pétrifié. Je viens de muer. Je prends conscience pour la première fois, que l’on devient adulte à coups d’erreurs irréparables, à coup de trahisons dans la gueule de l’innocence. Ma peau d’enfant de 7 ans git au sol près de la trace de mon corps, sculpté dans l’herbe perlée de la rosée du matin, de ce printemps mûr, de cet amour fraternel dorénavant fêlé. Je suis nue et j’ai la chair à vif. Trou noir…

Ce devait être une blague, juste une blague… un petit mensonge, trois fois riens, un jeu d’enfant, le début d’une pièce de théâtre, les premiers mots d’un roman. Ce fut mon premier silence sans écho…

* « On en voit encore les cicatrices », citation de Enfance, de Nathalie Sarraute.

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Mon enfance a été bercé par Ferré. Il m’a construit aussi, en partie.

« cette blessure d’où je viens […]
Et qui n’en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu’affile le désir  »

Et par pur plaisir…
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Ne me laisse plus seuls de nous

Y’a des soirs où les frustrations sont plus grandes que d’autres. Plus ou moins pénibles à vivre. C’est étonnant alors que j’ai passé une douce soirée avec mes Ptites copines virtuelles, justement. Peut-être que ça a joué un rôle de révélateur, pour la photographie de mon labo noir et blanc.

Ce soir, particulièrement, une bulle me saute à la gueule. Oui je suis vulgaire. Je n’ai pas envie de mots sages. Parce que je me bats avec ces démons, et que j’essaie de les faire taire. C’est un combat violent, je ne prends pas de gants. Je n’en ai pas envie parce que l’entendement le tolèrera.

Ce soir, tu vois, y’a un truc qui m’a gêné, plus que jamais. Même comme jamais. Ce soir, alors que tout est établi, bien rôdé, huilé, su, connu, reconnu, attendu, dégusté salé sucré, bordé, consolé et autres, j’aurais aimé l’entendre. Oui l’entendre. Sa voix. Son souffle. Son rire. J’aurais aimé l’entendre ce rire, me raconter une bêtise, une anecdote de boulot, me parler de bonbons, de voyages, de rien, de ses découvertes, des paysages qu’il voit, de l’absurdité du monde, de lui, ou de moi. Oui j’aurais aimé entendre son souffle au creux de mon oreille. Que ses mots pour une fois m’effleurent dans ce pavillon. Et moi je n’aurais rien compris de ce qu’il m’aurait raconté, juste pour le plaisir de le faire répéter. L’entendre. L’agacer. Aller le chercher dans ses recoins pour le taquiner et le rattraper sur le bout de mes lèvres et l’explosion de mes sentiments. Et rire !

Et tu vois, jusque là, ce putain de silence ne me gênait pas, ou pas trop. Il m’amusait. Et même que j’l’aimais bien notre petit silence d’amour. En tout cas, en dehors des moments où il est temps de se séparer. Parce que là, je nous déteste au plus haut point. Je ne nous pardonne pas encore, ce manquement envers nous. Mais ce soir, surtout, alors qu’on me chuchote dans des tubes et nos ondes de couleurs différentes, toutes nos détresses et nos problématiques, je suis seule avec ce besoin. Et je trouve ça dur. Cette terrible frustration. Je sais bien que ça se gère en se concentrant, en respirant tout ça… mais en ai-je envie ?

Moi, là ce soir, j’aurais eu envie, plutôt, qu’il m’appelle, enfin et de lui dire ô combien il est important pour moi, et que de toute façon, il occupe mes pensées nuits et jours, à sa façon, alors l’entendre ne serait qu’un autre véhicule pour se le dire. J’aurais fait volé en éclats tous les miroirs sans teints. En riant aux éclats. J’aurais peint nos visages de toutes les couleurs de la honte, de l’envie et la joie de pouvoir dire : « Nous ne sommes que des gosses, qu’est-ce qu’on a bien ri ! Tu te rappelles ? C’était fou ! C’était trop fou ! Nous sommes fous ! Et on aime ça, encore ! » Et d’ajouter en chuchotant : « Mais maintenant, j’ai besoin de toi. Ne me laisse plus seule de nous. Je ne veux pas que tu me fasses souffrir, et je ne veux pas que tu souffres non plus. Nous avons franchi le seuil du tolérable. Percute-moi et prends soin de nous. Mets au creux de moi, tes secrets, et ceux que nous avons en commun. Tu as déjà les miens, car je suis moi, et que tu me complètes. Restons des gosses pour les autres, brisons les codes, les chaînes. Ne soyons jamais là où on nous attends. ». J’ai envie qu’il nous invite, nous invente, nous devance, nous vive.

Pis tiens tu vois, d’autres trucs que je pensais un peu plus tôt dans la journée…
Quand je songe à cette, notre histoire, je souris. Dans la rue. N’importe quand. Avec n’importe qui. Je souris au milieu d’une phrase que je n’ai pas écouté, pas comprise. Béatement, je souris. Et je me sens heureuse de vivre tout ça, mon histoire d’amour. C’est tellement fou. J’aime tellement ma vie depuis que je suis rentrée dans la sienne…

Et puis un autre truc aussi. Je pensais que c’est la première fois que je ressens de la fierté de cette manière. Fierté pour lui. Fierté pour moi. Fière de notre joli nous. Alors que… Il n’y a pas vraiment de raison. Il n’a rien promis. Moi non plus. Il n’a même rien dit. Et moi non plus. Il est lui, juste lui, génial, insaisissable et silencieux. Et moi, je suis si fière de ce qu’il est. Qui il est. De celui que j’ai rencontré, que j’ai découvert, celui qui se cache, qui se ramifie, celui qui me voyeurise, et me distance vitale. De sa manière de m’aimer, de me couver, de faire attention à mes petits détails envahissants, mes rêves, mes peurs, mes tics, mes tocs, mon dégoût de moi, et tout le reste… De ce qu’il m’autorise à le dépeindre, le raconter, le valser, le bousculer, l’envahir, le juxtaposer en mouvements, et aligné, à sa droite ou à sa gauche, toujours dans sa main fiable et rassurante. Et je me sens fière et plus forte à côté de lui, homme, et moi femme sous son aile, sa protection, nos sentiments si bien mis à l’abri. Faire partie de son tableau me rend fière oui. Grandie et sereine que nous ayons réussi à nous apprivoiser et cela me fait tout à fait étrange, que nos amis m’associent aujourd’hui naturellement à lui et inversement. Ca me fait peur, parce que j’ai si peur qu’il fuit de cela. Mais nous n’avons rien fait pour que cela arrive. Nous transpirons juste de notre histoire, et nos sueurs emmêlées ruissellent contre le halo qui nous enveloppe. Pas qu’ils le voient. Juste ils le ressentent comme un visage ami. Ce silence ne protège plus nos corps et leurs élans, leur chimie et les visages heureux, en dépit de nous.

Je voudrais vivre une vie normale dans toutes nos singularités, et nos différences.
Ce soir, j’aurais voulu l’entendre. Banalement. Enfin. Simplement. Comme tout le monde le fait. Comme si ça avait toujours été le cas. Sans se justifier, ou alors faire comme si c’était étonnant cet acte que nous n’avons jamais fait !
Glisser d’un silence vidé, essoré de toute consistance, à ces mots si plein de sens, de tout, de nos constructions, de notre lien, à nous. Faire le joint entre les deux états. Et nous parler d’autre chose en toute évidence, parce que c’est comme ça, parce qu’on le veuille ou non, tout est là, on en est là. Parce que je le reconnais entre tous, aux premiers rythmes, parce qu’il me ressent aux premiers pas de la porte. Parce que je le retrouve au milieu de tous au premier regard, parce qu’il me patiente au milieu de tous, de tous mes retards.

Ce silence, il ne s’agit pas qu’il engloutisse tous ces mois, comme si tout était à réécrire, non, juste qu’il s’efface, se taise, se mette en sourdine, un peu, se fasse discret, son propre silence, et trouve ses limites. Silence en bouclier contre les autres, mais pas en arme contre nous. Nouvelles frontières à redessiner. Nous ne saurions nous en passer, de toute façon, parce qu’il est Lui et que je suis Moi. Il ne peut pas disparaître, nous musicalons, et il nous est essentiel. Notre respiration, ce qui nous rassure, ce qui nous prouve que nous nous comprenons, nous nous ressentons, encore un peu. De la complicité incompréhensible et hermétique pour le reste du monde. Notre bulle. Mais…

Maintenir ce silence présentement infranchissable, c’est nier ce lien absolument fascinant qui nous unit au creux de cette histoire merveilleuse, que nous avons composé pour un quatre mains, deux coeurs, et nos dizaines de travers. Partager des passions ne méritent pas qu’on se perde individuellement, s’étouffe à deux et se meurt tous ensemble.

Je refuse que mon amour, avec un grand A soit associé à une relation devenant malsaine, quand elle est… elle est, au contraire, la plus jolie de toutes les histoires d’amour que l’on pourrait vous raconter.

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http://youtu.be/6nL3M77v3zY

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« En une fraction de seconde, tout change et se transfigure »

Il faut que je te raconte une histoire ! Oui parce que tu sais à chaque fois que Mon Ptit rayon de Soleil, joue au gentleman, je me demande toujours si c’est pour moi, ou si c’est un bonhomme bien éduqué. M’enfin, en général, je choisis le parti de me dire qu’il me bichonne. Même si je ne comprends pas bien ce qu’il me trouve. Mais ne crachons pas dans la soupe, c’est si bon !

Alors je te raconte !

Nous étions quelques uns dans un café, il n’y a pas si longtemps de cela. Ce jour là, assez naturellement, nous discutions en nous avançant et en nous reculant de la personne en face de nous. Et puis de temps en temps, nous changions de place. Sûrement pour voir le monde autrement. En deux temps trois mouvements, si nous n’étions pas tous synchron’, j’avais mon voisin de gauche en face de moi mais à gauche. Tu suis ? Oui mais je ne changeais pas de place avec lui pour autant !

En face de mon Ptit Rayon de soleil, une jolie jeune femme. Brune aux cheveux lisses, raie de côté, et bien peignée, malgré les mouvements. Petit top à bretelles, mettant son cou en valeur. Une jolie demoiselle. Plutôt souriante, et contente d’être là, semble-t-il.

En face de moi, un jeune homme, un peu fou. Cheveux d’or et mal peigné, raie… non pas de raie, dans les cheveux. Vêtu, oui assurément, mais plus de souvenirs. En tout cas, jeune homme au regard attendri par ma minuscule personne. Intelligent et délicat.

L’instant va bon train, tout le monde rigole, ça s’avance, ça se recule, ça change de place, ça pousse même des ptits cris au son de la folklorique sono. Le plein de bonne humeur. Je jette des ptites œillades à mon soleil, il est content, et moi ça me remplit de joie.

Quand tout à coup ! Ho ho ho hooo !! Non pas de Zorro dans l’histoire mais demoiselle en face de monsieur soleil, lui attrape les mains, et lui jette des sourires et des regards que je connais par cœur. Monsieur Soleil, flatté tel un corbeau, ronronne tout son plaisir. Quand tout à coup ! Il laisse tomber sa proie des yeux, cesse de sourire, et me jette un regard paniqué. Juste une minuscule fraction de secondes. Mais on s’est vu. Et je ne sais pas si le plus perturbant était la situation câline ou ce regard entre lui et moi, juste nous et ce qu’on avait à se dire.

Évidemment, je peux difficilement cacher, ma pointe de jalousie, ma panique à moi, et ma surprise de le voir se tourner si vivement vers ma minuscule personne. Comme pour me demander si j’avais vu, ou constater l’effet sur moi. Bref, pas joyeuse la Ptite Fun, mais ! C’est mon Ptit rayon de Soleil, et je m’oblige à me souvenir qu’il est libre, que l’on ne se doit rien, mais alors rien du tout. Alors on se raidit un ptit coup, on se re-concentre sur son face à face, on lève le menton, et on essaye de rester digne. Une fois l’élan de va et vient terminé, les mains se lâchent et au son de la musique, les échanges de places cessent. Fatigant ce café, mais sympa. On reviendra.

Je me lève et vais plus loin, sur une chaise libre, à une autre table. Besoin de prendre un peu le large de la situation. Faudrait pas que je me mette à chouiner comme je sais si bien le faire. Mais c’était sans compter sur un rayon de soleil tout en surprise et en délicatesse !!
Il m’a fait revenir près de lui, pour discuter avec la demoiselle, parce qu’elle se demandait qui avait assuré le service sonore en salle quelques jours plus tôt ! Et de me présenter à elle, et comme la chef de cette fameuse journée, et que sans quoi, personne n’aurait pu bouloter de la noire et du silence. Je me suis sentie placée sur un pied d’estal. Je ne peux pas dire que j’ai tellement l’habitude de ça, et je comprenais les enjeux de cette mise en scène. Monsieur Soleil s’est effacé. A vrai dire, je l’ai senti satisfait, comme s’il avait lavé l’événement désagréable pour ma personne. La demoiselle, elle, semblait beaucoup moins intéressée d’un coup, presque blasée. Elle a écourté la conversation. J’ai donc proposé à Mon monsieur Soleil, de changer de table et de recommencer un nouveau jeu.

Ben tu vois, avec un peu de recul, je n’ai toujours pas tout compris de ce qu’il s’est passé.
On ne m’avait jamais mise en avant de cette façon avec autant de délicatesse. Une sorte de bouclier naturel. Mais ça m’a fait du bien, ça m’a rassuré aussi. Je me sens un peu comme un hérisson, oui.

A contrario, mes sentiments piquants m’ont effrayé, je ne les aime pas du tout. Ca me rend triste, et je trouve cela inutile. Surtout que je n’ai pas besoin de les ressentir. Advienne que pourra, et le Soleil n’appartient qu’à lui. Alors ça se raisonne mais sur le moment, ça ne se contrôle pas.

Le regard paniqué de Monsieur Soleil, lui, m’a fait prendre conscience que j’étais importante. Pas comme je le pensais, et j’en fus déstabilisée aussi. Néanmoins, je n’aime pas non plus ce regard. Il ne doit pas me craindre, ni moi, ni mes sentiments. Je n’ai pas envie de lire ça dans ses yeux qui me bouleversent tant.

Je me suis demandée si ce genre d’événements, ne pourraient pas me ou nous faire chanceler.
Je suis touchée par son geste chevalier, et contente d’avoir su calmer mon angoisse. Mais, une question me vient tout à coup…

Et si tu m’embrassais, Soleil ? 🙂

Bah quoi ? 😛

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Extraits tirés de « L’élégance du hérisson »

« Ce qui est beau, c’est ce qu’on saisit alors que ça passe. C’est la configuration éphémère des choses au moment où on en voit en même temps la beauté et la mort. Est-ce que ça veut dire que c’est comme ça qu’il faut mener sa vie ? Toujours en équilibre entre la beauté et la mort, le mouvement et sa disparition ? C’est peut-être ça, être vivant : traquer des instants qui meurent.  »

« Que faire
Face à jamais
Sinon chercher
Dans quelques notes dérobées ?  »

« Les faveurs du sort ont un prix. Pour qui bénéficie des indulgences de la vie, l’obligation de rigueur dans la considération de la beauté n’est pas négociable.  »

« C’est très bien d’avoir régulièrement une pensée profonde mais je pense que ça ne suffit pas. Enfin je veux dire : je vais me suicider et mettre le feu à la maison dans quelques mois alors, évidemment, je ne peux pas considérer que j’ai le temps, il faut que je fasse quelque chose de consistant dans le peu qui me reste.  »

« (…) c’est peut-être ça la vie : beaucoup de désespoir mais aussi quelques moments de beauté où le temps n’est plus le même.  »

« Ces instants où se révèle à nous la trame de notre existence sont des parenthèses magiques qui mettent le cœur au bord de l’âme, parce que, fugitivement mais intensément, un peu d’éternité est soudain venu féconder le temps. »