Clope un… clope en… la mort rue

Et je la vois là, les lèvres humides, gonflées et soudées par l’absence de mots. Le silence en rouge à lèvre, carmin, rutilant.

Elle va me choisir, négligemment. Elle me porte à sa bouche et m’enfourne de quelques millimètres. L’instant où je sens cette flamme me lécher, me tordre, je ne résiste pas, elle m’allume, Salope !

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Ce p’tit air

La pièce aux murs en pierre est fraîche. Des bougies sont disposées un peu partout faisant danser les ombres. Le mobilier est sobre. Une table massive en bois brut, aux pieds carrés. Un banc dessous, et deux fauteuils, dont un dans lequel je suis assise. Le dossier est un arc qui prend le dos et revient sur l’avant. J’y suis accoudée, les jambes l’une sur l’autre, et je tiens mon sablier nonchalamment. Dans la cheminée, la fin d’un feu de joie. Deux couverts. Un Lire la suite

« On en voit encore les cicatrices »*

C’était un jour de Printemps mûr. En chemise de nuit de coton léger. La mienne avait des petites cerises jusque sous mes genoux et la tienne en broderie anglaise avec un petit noeud rouge insolant à l’encolure. Un gilet tricoté, chacune, mal fermé. Tes cheveux courts, frisés en bataille, et mes cheveux longs ondulés d’une natte échappés. C’était au petit matin mûr.

La rosée n’avait pas disparu. Ce jour là nous avions échappé à la surveillance parentale. Référents pas tellement inquiets, par l’assurance d’un enfermement plutôt certain dans ce terrain clos. Une prison pour enfants sauvages à ciel ouvert. Je t’avais dit : « Viens, on va faire de la balançoire ! ». Tu avais percé le silence de ton rire joyeux, et en sautillant nous avions disparu.

Longeant ce petit muret bordé d’herbes aromatiques et de clochettes odorantes de muguets. Grand huit autour des deux bouleaux de la première cours. Course poursuite, ventres à terre, gênées par les vêtements de nuit. A celle qui ouvrira la porte battante, façon saloon, nous menant dans le second jardin. Celui de tous nos jeux, de tous nos rires, de nos meilleurs souvenirs. Il fait beau dans nos vies d’enfants, au son de notre innocence du mois de mai, aussi blanc que l’éphémère brin de muguet.

Petite butée de terre, les pas sont plus pénibles. Mais nous sautillons toujours. Tu passes sous le linge humide de la nuit et tu tends les bras pour le toucher. Joie pétillante. Je m’éloigne de toi, et je me cache entre les branches du saule pleureur. J’attends. Mais tu me connais, et tu me rejoins. A l’abri de tout, nous inspectons son tronc. Fragilisé de quelques tempêtes. Inquiètes de ses lacérations provoquées par l’étai. La cuve à gaz derrière notre rideau vert, nous fascine et nous tient à distance. Les fruits rouges ne sont pas encore là, mais je guette déjà les grappes de groseilles translucides. Pour dans de nombreux demains. Les poules du voisin caquettent. La vie coule lentement en ce matin de Printemps mûr et rien n’est pénible.

Je te défie d’un : « C’est moi la prem’s ! », et je m’élance me frayant un chemin parmi ces bras de feuilles vertes claires. Tu me coures après en pleurnichant que ce n’est pas juste. Non ce n’est pas juste, je suis plus grande, et j’initie nos jeux, souvent. Mais nous ne sommes que des enfants, et nous nous amusons. Je te laisse finalement la place, et j’entame ton balancement. Puis je fais moi, des acrobaties sur la barre de la balançoire orange. Cochon pendu, roulade, plantade, rigolade. Le ciel de ce lever du jour est encore très clair.

Me vient une idée, l’envie soudaine de te faire une blague. De te tester. De faire du théâtre. J’ai 7 ans, je ne sais pas ce que la mort veut dire, elle m’appelle et me fascine. Et toi, tu n’as que 4 ans, et tu as l’âge des cauchemars qui font hurler les entrailles de la nuit. Je réfléchis. Tu te balances. Je ris intérieurement. La première abeille du matin me frôle. L’herbe est verte. Je m’effondre sur le sol, sous tes yeux. Je te fais juste une blague.

Je ressemble à ces personnages de film qui se sont jetés dans le vide. Etendue dans l’herbe humide et froide, jambes en vrac, chemise de nuit remontée sans ordre, un bras vers la tête, un autre derrière dans mon dos, ventre contre terre, et visage 1/4 contre le sol. Je garde les yeux ouverts. Je ralentis ma respiration. J’attends que tu me vois et que peut-être tu réagisses. Je suis excitée de savoir ce qu’il va se passer. J’ai hâte de sauter tel un zébulon et de rire aux éclats de cette petite blague, j’en ai très envie déjà, mais je me retiens. J’attends. Mais rien. Le grincement de la balançoire cesse. Le silence. Tu me regardes. La corde de ton assise bouge encore un peu, seule. Bouche ouverte. Le regard vide.

Moi, je ne bouge pas. J’attends. L’angoisse me prends. Que faire ? Est-ce le bon moment ? Que penses-tu ? Je ne bouge pas. J’attends. Tu prononces mon prénom, immobile. Tu m’interroges. Tu ne comprends pas la situation. Je suis étendue sans mouvement, sous tes yeux, les rires ont cessés. J’ai les yeux ouverts. Fixes. Tu m’appelles avec plus de détresse. J’ai mal dans mon coeur. Tu lâches la corde de cette balançoire. Fais un pas. Te jettes sur moi et me tapes le dos de tes petits poings. Tu cries mon nom et me demande d’arrêter. Et tu pleures. Tu sanglotes et tu suffoques que tu as peur. Je retiens ma respiration, j’étouffe ma rage. J’attends encore. Je ne bouge pas.

J’éternise ton calvaire sans raison. Le temps se dilate. J’ai froid. Je distingue maintenant chaque brin d’herbe. Tu pleures fort. Tu dis que tu m’aimes, que tu n’as rien fait, que tu ne comprends pas, que tu as peur, et que je vais te manquer. Tu répètes en boucle : « T’es morte ? T’es morte ? Mais c’est pas possible ! ». Tu poses ta tête sur mon dos. Tu as raison, ce n’est pas possible. Je ne suis pas morte. Si tu regardes bien, si tu sens bien, je respire encore. Mais toi du haut de tes 4 ans, tu ne vois que le visage figé, planté dans le sol, et le corps inerte de ta soeur aînée, qui riait il y a encore quelques minutes. Tu ne comprends pas. Je suis morte, d’une mort tragique, sous l’assaut de ton désespoir. Moi, je ne bouge pas. J’attends. J’ai perdu la raison.

Pour nous sortir de là, je me retourne vers toi, me dégage de ton emprise, me relève d’un bond et je ris de ce rire trop fort, mal cadencé, gras et malvenu. Tu as le visage trempé. Assise sur tes petites fesses, la culotte à même l’herbe touffue, les genoux collés alignant pieds et tibias sur un même axe. Tes mains sont jointes, détendue, paumes vers le ciel. Tu es abattue. Tu lèves tes grands yeux noisette sur moi. Regardes le lieu du crime. Me regardes à nouveau. Aucun son ne sort de ta petite bouche tremblante. Attraction terrestre de la commissure de tes lèvres. Je t’aide à te lever, en criant : « Je t’ai fait une bla-gue, je t’ai fait une bla-gue ! ». J’ai 7 ans, et toi 4. Tu ne ris pas. Peut-être ne rieras-tu plus jamais comme ce matin. Bruit fracassant dans le silence. Un quelque chose vient de se briser au fond de nos âmes. C’était si malvenu.

Je te serre contre moi, j’essaye de te rassurer, mais tu es pleine de taches noires. Tes nerfs lâchent, tu peux maintenant me parler. Tu me dis combien tu as eu peur. Je ne sais rien faire d’autre que de te répéter que c’était juste une blague. Rien qu’une blague. Et tu enfonces le clou, en me demandant si c’est ainsi que l’on meure, et quand. Tu ajoutes que tu ne seras plus jamais une soeur, si je meurs. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Ton flot de paroles, de reproches, tes larmes et ton désespoir glissent sur moi. Je deviens sourde. Mon coeur s’est pétrifié. Je viens de muer. Je prends conscience pour la première fois, que l’on devient adulte à coups d’erreurs irréparables, à coup de trahisons dans la gueule de l’innocence. Ma peau d’enfant de 7 ans git au sol près de la trace de mon corps, sculpté dans l’herbe perlée de la rosée du matin, de ce printemps mûr, de cet amour fraternel dorénavant fêlé. Je suis nue et j’ai la chair à vif. Trou noir…

Ce devait être une blague, juste une blague… un petit mensonge, trois fois riens, un jeu d’enfant, le début d’une pièce de théâtre, les premiers mots d’un roman. Ce fut mon premier silence sans écho…

* « On en voit encore les cicatrices », citation de Enfance, de Nathalie Sarraute.

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Mon enfance a été bercé par Ferré. Il m’a construit aussi, en partie.

« cette blessure d’où je viens […]
Et qui n’en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu’affile le désir  »

Et par pur plaisir…
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