Clope un… clope en… la mort rue

Et je la vois là, les lèvres humides, gonflées et soudées par l’absence de mots. Le silence en rouge à lèvre, carmin, rutilant.

Elle va me choisir, négligemment. Elle me porte à sa bouche et m’enfourne de quelques millimètres. L’instant où je sens cette flamme me lécher, me tordre, je ne résiste pas, elle m’allume, Salope !

Elle me tire, je m’incandescende, je me consume, je brûle entre ses doigts, comme sa vie en mon goudron. Pour elle, je me charge en mort lente.

Puis elle me tapote le flanc, je me disperse et elle souffle un peu de mon poison que je lui distille en dépendance. Je suis sa drogue, sa coquetterie, son instant perdu, son amie morbide.

Moi, au bout rouge, j’aime quand elle se pétasse et me souille de ses couleurs. Du bout des ongles vernis, entre son index et son majeur, elle me dresse parfois, en quelques discussions animées, et je me bouge, rouge orangée, saluant l’instant déjà mort de mes agents de texture, âpres.

Son téléphone sonne. Elle me pose. Un message. Un message de celui qui me la vole, de celui qui a ses lèvres avant le sommeil. Je le déteste, il nous cache pour l’empêcher de mieux nous retrouver. Ils se disputent à mon sujet, mais moi, je reste là, à mon poste fidèle, son irrépressible envie.

Et parfois je gagne, et je deviens l’ultime sensation après l’amour, avant le songe, le picotement de l’extérieur vers l’intérieur, le encore un peu avec le vin, le copain du café, la putréfaction de ses poumons dans ses instants de solitude. J’occupe ses doigts. Je la détends. Je l’enchaîne.

Enfin quand je suis très humide, rouge de ma fidélité à la grande faux, ayant répandu suffisamment ma substance en son corps, mon odeur en ses doigts ; m’étant réduite en poussière grise pour nous, notre instant suspendu, je la laisse m’écraser, et m’abandonner vulgairement là, au milieu de mes propres cendres, toute dévouée que je suis au milieu des autres.

Mais je renaîs toujours, telle un phénix, et le rituel recommence. Sous la pluie. Au café. Dans la bourrasque. Au fond de son canapé. Par tout temps, et par tous vents, je suis, je reste sa drogue, et j’en suis fière. C’est ainsi que je connais ma valeur. Plus le temps passe, plus je sais que je suis douée. Jusqu’au jour où, l’une ou l’autre en aura marre… peut-être.

J’avoue avoir aimer, follement aimer, quand par négligence, elle me jeta, sans m’écraser pour une fois, un peu derrière elle, sur cette plage. Il faisait chaud, si chaud, c’était la fin de journée pourtant. Et moi je brûlais, attisée par le vent, caressant les herbes sèches, je n’avais pas pu résister. Oh comme c’était fou, je m’en souviens si bien ! J’embrasais la pinède. Dans un dernier élan de désespoir de ne plus la sentir me tenir fermement, je répandis la mort dans un immense feu de joie. J’entendis cris, sirènes, crépitements. Bientôt ce fut l’eau qui vint suspendre cette folie, mais que c’était bon d’avoir joui ainsi dans cette fin d’été.

Je me rappelle aussi, cette petite fille. De toutes petites lèvres pincées qui ne savaient pas comment s’y prendre. Pourtant je portais mon meilleur parfum pour l’occasion. Un goût de cendres à picoter les naseaux. J’étais douée, et cette fois là, je me sentais très en forme. Je savais à la manière dont elle me mit le feu, que je lui servirai de compagne pour de très longues années. J’avais fait le maximum pour qu’elle s’entiche de moi. Et je ne m’y trompai pas. Par la suite, elle me cacha, mentit pour moi, me partaga avec les copines en râlant. Ah oui, certes, j’ai un coût, l’on doit me mériter. Mais je suis irrésistible. Cette petite fille a grandi, et elle est devant moi, je suis toujours là. Irrésistible.

Une de mes amies me raconta comment elle avait fait crâmer la paillasse d’un trop saoûl. Elle ne supportait plus d’être abandonnée dans ce cercueil trop froid pour sa condition de compagne, jamais terminée, à se terminer seule. Alors elle le suicida pour rappeler à tous, que la mort est notre main et que nous ne sommes sympathiques que parce que nous le décidons. Elle avait profité d’une soirée et de son état d’ébriété très avancé. « Ce fut si facile », me dit-elle ! Il s’était endormi la lâchant au milieu de ses draps tout doux, alors elle s’était juste laisser aller à respirer un peu plus fort. Découvrir une nouvelle matière fut jouissance sourde et elle répandit ainsi son souffle, petit à petit, se consumant doucement en cette matière qui ne s’enflamme pas. Elle creusa jusqu’au cœur du matelas. Et son odeur fétide se répandit, l’endormit et sa copine la faucheuse vint le cueillir. « Bien fait pour ce pauvre âne qui m’avait délaissé ! ». Certaines sont sans pitié.

Moi je ne suis pas comme ça. Enfin, pas avec elle. Non j’aime tant ses lèvres que je me fais plus sournoise. Je suis ce petit poison lentement qui coule toutes ses volontés. Elle me tient entre ses doigts quand moi je me tiens dans ses veines. Je suis toute à elle, quand elle veut, où elle veut. Et j’aime quand elle me regarde comme là, en me disant : « Toi un jour j’en finirai avec toi ». Et je ris, entre mes feuilles brunes et blanches, car moi je sais, je connais mon pouvoir de persuasion…

Je vais dormir un peu, bien calée au fond de son sac, je vous laisse là, à vous rejoindre, moi, je prends mes quartiers et me laisse bercer par le doux balancement de ses hanches…

« – Oui Madame, déjà 7 semaines ! Félicitations. Vous fumez ?
– Oui, un peu parfois.
– Alors il vous faudra cesser, dans la mesure du possible. Je vais vous envoyer chez mon confrère pour qu’il vous apporte quelques solutions de sevrage.
– D’accord, merci ».

C’est ainsi que je fus réveillée, secouée, puis jetée au fond d’une poubelle de la ville. Détrônée par un bout de chair en devenir. J’étais colère et décida que le prochain à m’approcher se prendrait le cancer du siècle. Et j’y parvins ! Emporté en un mois. Pan ! Et puis, je me félicitai aussi que son bout de chair, à elle, serait toujours fragile… Grâce à moi, s’il-vous-plaît ! Ravie et cynique, car ce que l’on ne vous dit pas, c’est que je suis la pote préférée de la mort, débitée en petits bâtonnets blancs ou bruns, et que je n’ai aucun sens de l’humour. On ne badine pas avec la mort et ses sous fifres. Point. Moi, je suis une gauloise, et je ris gras de vos bronchites.

Mais là pour l’heure, je me dois de vous le dire, tout va mieux, maintenant que j’ai pu me confesser. Et puis, voyez, je suis là, encore et toujours là, près de vous, alors que vous écrivez ces derniers mots. J’ai pris mes quartiers, je suis moi aussi en vacances sur cette table de bistrot, je prends le soleil. Ca va être à moi de rentrer en scène. Désolée la plume, je te vole la vedette. Ca y est, c’est l’instant clope, elle me choisit, prends son feu, me porte à ses lèvres. Elle m’allume, me tire, et c’est reparti.

Pauvre folle ! Et je souris de toutes mes braises.

28/08/2015

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