Là où s’arrêtent les mots

Silence de la salle. Ils attendent. Prêts.

Les siens aussi. Elle les regarde, mais surtout lui. C’est lui avec qui elle mourra ce soir. Elle respire, ferme les yeux, se concentre. Elle repense à tous les gestes qu’elle devra faire. Sa position.

S’ouvrir pour le laisser la pénétrer. S’ouvrir pour être à son écoute. Elle plonge ses prunelles au fond des siennes. Le temps se suspend. Elle donnera le signal mais elle est encore suspendue.

Intensité de leurs regards. Aujourd’hui, elle ne veut rien lâcher. Elle veut lui tourner autour. Elle le veut piano et forte. L’accélérer et le retenir. Elle veut le diriger, et il la suivra. Et ils échangent les rôles, leurs manières d’être à chaque fois. Ils se rencontrent pour la première fois, à chaque rendez-vous. Une nouvelle aventure perpétuelle.

Elle a confiance. Elle lève le bras. Lui l’a déjà reposé, prêt à attaquer. Une grande respiration. La main s’abat sur la corde et la mord. Quelques tirés, quelques poussés encore lents mais décidés. Les corps se mettent en branle tout doucement. Lui il est accroché à ses cils. C’est à lui.

Crins en commun, va-et-viens en rythme. Ils se dévorent des yeux. Chacun sa partie. Chacun son rythme. Ensemble l’un pour l’autre. Inséparables. Un faux pas, une grimace, des éclairs dans les yeux. Il lui sourit, elle se tord la bouche. Mais tout continue. Les autres, avec eux, plantent le décor, sont leur filet.

Entre eux, se jouent une autre partition. Celle que vous n’entendez pas. Celle qui se vibre. Celle qui se répond en oscillations. Il y a de l’amitié, de l’amour, de la rage, de la compétition, du soutien, de la force, du désespoir, de l’impossible, de l’éternité. Et si vous prenez le temps de les observer, vous serez émus. Vous vous sentirez presque voyeur, tant ils sont nus l’un pour l’autre et que vous le ressentez avec tension.

Deux humains au milieu de tous. Deux morceaux de bois. Des mèches. Des clés. Des âmes. Quand ils jouent tous les deux, personne ne saurait les séparer. Ils ne sont pas un couple. Ils sont un à deux. Ils sont à quatre mains. Ils se tournent autour, ils se répondent, ils s’engueulent, ils se chuchotent, ils s’embrassent, ils se racontent, ils se tiennent, ils combattent…

Et c’est possible parce que c’est lui. Parce que c’est elle. Parce qu’un jour par hasard, ils se sont trouvés. Parce qu’ils sont opposés. Aimantés. Complémentaires. Parce que eux. Ils se font l’amour sous vos yeux, pour vous, complices en les pas. Vous ne recevez que les gouttelettes de cette sueur sonore. Elle vous anime et vous transporte.

Dernière note en suspension, du talon, à la pointe. On retient, on retient, et le dernier élan. Les baguettes en l’air. Ricochets de cet instant. Echo du silence. Des secondes englouties. L’attente. Premier claquement. Applaudissements. Les mains rompent la magie. Sourires.

Quelque soit la situation de leur vie sentimentale, ils recommencent, et chaque fois se réinventent. Ils n’ont jamais été amants, et ne le seront jamais. Ou une fois et ce fut une catastrophe. Ils ont abandonné la lutte, ils ne savent que jouir ensemble ainsi, parmi le foutoir des notes, ad libitum. S’ils se quittent pour de nombreux mois, années, cela n’aurait aucune importance, tant le temps n’aura jamais prise sur eux, tant ils s’enfoncent ensemble dans une autre dimension, celle de la vibration de l’âme. L’âme de leurs violons.

C’est l’histoire incroyable de deux violonistes qui se tiennent par le bout du crin, qui se désirent passionnément sans vous le dire.

Ames mêlées ne reviennent jamais.

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